Voici une première sur Econov’,
Afin de vous apporter de nouveaux services, nous vous proposerons désormais des portraits et interviews exclusives de personnes agissant au quotidien dans le domaine du développement durable.
Nous commençons avec un sujet qui se prête facilement au débat: la gestion de l’eau en France. Nous avons souhaité recueillir des informations afin de permettre des analyse objective. S’il y a débat, ouvrons-le avec des éléments issus du terrain.
Aujourd’hui, nous avons interviewé Monsieur Mathieu Souquière, Directeur de la stratégie, des relations institutionnelles et de la communication chez Eau de Paris. Eau de Paris est la société publique qui a repris la gestion de l’eau depuis 2010. Portrait, histoire d’un transfert de gestion, et perspectives dans la gouvernance de l’eau…

Rédaction Econov : Bonjour Monsieur Souquière, pourriez-vous nous en dire plus sur vous?
Mathieu Souquière, Eau de Paris : Bonjour, pour ma part, je suis Directeur de la stratégie, des relations institutionnelles et de la communication chez Eau de Paris depuis Janvier 2011. Auparavant en poste à la Mairie de Paris, j’ai participé au pilotage politique de la création d’Eau de Paris à partir de 2008, ce qui m’a amené à traiter de la gestion de l’eau à Paris.
Rédaction Econov : Pourriez-vous nous présenter en bref Eau de Paris?
Mathieu Souquière, Eau de Paris : Eau de Paris est l’entreprise publique en charge de la gestion de l’eau potable à Paris. L’entreprise, publique à 100%, fonctionne en régie autonome avec 900 agents. Elle est issue de la fusion de 4 entités à la suite de la reprise en gestion publique par la collectivité parisienne de la production et de la distribution de l’eau en 2010.
Rédaction Econov : Qu’en est-il justement de l’historique de la création d’Eau de Paris?
Mathieu Souquière, Eau de Paris : L’histoire d’Eau de Paris est riche et complexe. Avant 1985, la gestion des eaux de Paris se faisait en régie. Dès 1985, une Societé d’Economie Mixte a été créée, la SAGEP, en charge de la production et du contrôle de l’eau. Deux entreprises privées, Veolia et Suez, étaient en charge de la distribution de l’eau dans la Capitale. Il n’y avait alors qu’un cadre contractuel léger pour ces délégations de service public, sans objectifs précis, ni moyens de contrôle adaptés.
La situation parisienne illustrait assez bien les dérives dénoncées, en 2003, par un rapport de la Cour des comptes consacré aux services d’eau et d’assainissement :
- perte de la maitrise technique par la collectivité ;
- opacité des comptes de délégation ;
- rentes de situation confortables pour les gestionnaires privés ;
Ceci a lancé un bras de fer avec les entreprises privées avec les actions suivantes:
- demande de dépenser les provisions pour travaux de renouvellement du réseau
- rachat des parts privées de la SEM par la ville
- commande d’études dès 2006 pour étudier les évolutions possibles dans la gestion
La décision est prise fin 2007 par Bertrand Delanoë de reprendre la gestion de l’eau en régie, ce qui a lancé un long processus de transition jusqu’au 31 Décembre 2009.
Rédaction Econov : Quelle fut alors la réaction des Grands groupes?
Mathieu Souquière, Eau de Paris : Elles ont alors pensé au bluff! Mais la décision a été poursuivie par les actes.
Rédaction Econov : La fusion des entités en une entité publique est-elle aujourd’hui une réalité?
Mathieu Souquière, Eau de Paris : Eau de Paris est donc née de la fusion de 4 entités, publiques et privés: la Société d’Economie Mixte, la filiale locale de Suez Environnement, celle de Veolia, et le laboratoire départemental d’analyse. Le passage à une entité unique publique a nécessité de nombreux aménagements, au niveau administratif et comptable, afin de l’adapter à la gestion publique.
Au 1er Janvier 2010, la fusion a été réalisée. Aujourd’hui en 2011, des difficultés organisationnelles persistent, née de la double difficulté d’opérer la fusion et le passage de la comptabilité privée à la comptabilité publique. La stabilisation de l’entreprise prendra encore un peu de temps.
Rédaction Econov : Quels ont été les effets du passage en gestion publique des eaux à Paris?
Mathieu Souquière, Eau de Paris : Au niveau local, l’impact a surtout été organisationnel et économique. L’entité fusionnée, est passée de 950 à 900 personnes, devenus tous agents de l’Etat.
L’affaire a de plus suscité l’intérêt d’autres villes françaises, aussi bien gouvernées par la droite que la gauche. L’absence de concurrence entre Suez et Veolia a été rééquilibrée par des discussions sur les passages en régie. Certaines villes ont pu ainsi rénegocier leurs contrats de manière très avantageuse en termes tarifaires. Toutefois des baisses de prix excessives risquent de réduire la qualité de service.
En Ile de France, le SEDIF a renégocié son contrat dans l’urgence, avec une baisse de 15% du prix de l’eau. Ce prix, à 1,4€, reste toutefois supérieur au prix parisien de 1€.
Le débat suscité est alors devenu international. Paris, capitale française, a attiré les questions du monde entier.
Rédaction Econov : Quelles sont les améliorations apportées par Eau de Paris depuis sa création?
Mathieu Souquière, Eau de Paris : La gestion du patrimoine a été repensée sur le long terme, avec des investissements sur le réseau, dont l’amortissement se fait sur 100 ans. La présence d’un seul opérateur public a permis d’ouvrir les comptes financiers, et de proposer grâce à cette transparence une baisse de 8% du tarif de l’eau.
Une campagne de communication a été menée afin de renouer le lien avec les usagers. Plusieurs concertations ont été menées, un observatoire de l’eau créé, et l’eau du robinet est largement promue. Sur ce point, nos interets convergent avec Suez et Veolia pour se défendre face aux attaques des minéraliers.
De plus, Eau de Paris fait campagne pour inciter les usagers à ne pas gaspiller l’eau.
Rédaction Econov : La gestion publique de l’eau est-elle plus durable et respectueuse de l’environnement?
Mathieu Souquière, Eau de Paris : Une entreprise publique ne possède pas d’intérêt financier dans la gestion de l’eau. Elle se doit d’agir uniquement pour apporter le meilleur service public, et investir pour un meilleur rendement du cycle de l’eau. Ceci présente plusieurs intérêts: les économies pour les consommateurs, mais aussi la préservation des ressources naturelles. Principalement, la préservation de la ressource en eau dans la région Ile-de-France permet de protéger l’environnement des franciliens.
Egalement, Eau de Paris dispose d’un objectif d’exemplarité sociale, pour aller plus loin dans le développement durable avec les moyens d’une grande entreprise publique. A ce titre une harmonisation sociale a pu avoir lieu en 2009 afin que l’ensemble du personnel, issu des différentes entités, puisse bénéficier des mêmes conditions.
Rédaction Econov’ : Quels sont les enjeux actuels pour Eau de Paris?
Mathieu Souquière, Eau de Paris :
C’est un fait sociétal, la consommation d’eau baisse d’environ 2% par an. Ceci représente 4 Millions d’euros en moins chaque année dans les caisses de l’entreprise.
Au niveau naturel, Eau de Paris dispose de 50% de ressources souterraines, et de 50% de ces ressources issues de la la Seine et de la Marne.
De nombreuses questions environnementales se posent. Globalement, la qualité de l’eau diminue à cause des pollutions environnementales, et pose de nouveaux enjeux de traitement.
Rédaction Econov : Que pensez-vous du débat autour de la gestion publique/privée de l’eau en France?
Mathieu Souquière, Eau de Paris : Le débat actuel qui porte remise en cause de l’école française ou du modèle français de la gestion déléguée trouve ses racines dans les excès que le système a lui-même produit. Pendant des décennies, deux ou trois groupes ont totalement contrôlé le marché en se partageant territoires et contrats. Le balancier est aujourd’hui totalement inversé, l’excès de concurrence ayant remplacé l’absence de concurrence entre ces entreprises. Ainsi les renégociations de contrats donnent-elle aujourd’hui lieu à des baisses tarifaires énormes, qui constituent comme un aveu a posteriori des rentes antérieurement constituées et qui, parfois, menacent même l’équilibre économique des services à long terme.
Nous prétendons, à travers l’expérience parisienne, que la gestion totalement publique peut offrir un contre-modèle pertinent, en termes de valeurs et de performances.
Rédaction Econov : Comment jugeriez-vous le processus lancé par La lyonnaise des Eaux avec les Idées neuves sur l’eau?
Mathieu Souquière, Eau de Paris : C’est une initiative intelligente et utile, même si elle n’est sans doute pas dénuée d’arrière-pensées, leur permettant de communiquer avec les collectivités, ainsi que les particuliers. D’ailleurs, Eau de Paris, malgré les évenements, a été invité à participer aux échanges.
Rédaction Econov : Monsieur Souquière, merci pour vos réponses. Nous y voyons désormais plus clair sur l’exemple parisien de la gestion publique de l’eau. N’hésitez pas à nous tenir informé sur vos avancées, à bientôt sur Econov.eu !
Nous ne manquerons pas de vous donner des informations sur ce qui se passe chez Eau de Paris!
Rappel du processus des idées neuves sur l’eau:
http://www.econov.eu/2011/idees-neuves-sur-leau-les-trophees-de-linnovation-et-la-fin-dun-cycle/
http://www.econov.eu/2011/gestion-idees-neuves-sur-eau-question-expert/
http://www.econov.eu/2010/idees-neuves-sur-leau-le-journal-suez-environnement-cite-econov-eu/
http://www.econov.eu/2010/retrouvez-linterview-dalexandre-goncukliyan-pour-econov-sur-idees-neuves-sur-leau/
En lien avec Eau de Paris:
http://www.econov.eu/2010/leau-de-paris-une-bouteille-a-chacun-pour-un-bien-commun/